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Tarantella, par Alèssi Dell’Umbria

L’auteur de l’Histoire universelle de Marseille de l’an mil à l’an deux mille vient de publier aux éditions l’oeil d’or le conséquent Tarentella ! Possession et dépossession dans l’ex-royaume de Naples. J’y ai réalisé une carte représentant l’emprise de l’ex-Royaume de Naples par rapport au découpage administratif contemporain.

Tarantella ! peut être lu comme le récit d’un voyage où les paysages évoqués sont avant tout sonores. L’auteur s’efforce d’y restituer l’intensité d’un langage dramatique, celui que les indigènes du Sud de l’Italie se sont créés depuis les temps antiques jusqu’à nos jours. De la danse des tarantate à la danse des couteaux, des chants de travail aux chants de prison, ces sons et ces gestes dessinaient le contour d’un monde qui continue de nous hanter, entre marginalité sociale et récupération spectaculaire. Travaillant tant sur la puissance des cultures subalternes, que sur une critique de la civilisation occidentale, s’interrogeant sur l’articulation de la politique et du langage, ce livre échappe au final à toute discipline : il invoque tour à tour l’ethnomusicologie, la philosophie, l’histoire sociale et politique ou encore l’anthropologie…

Voir le site des éditions “l’oeil d’or”
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Échelle 1:1, feuilleton cartographique

En 2013, j’ai participé à “Échelle 1:1” avec Guillaume Monsaingeon, Thierry Kressmann et Marion Lacroix :

C’est l’histoire d’un lieu, d’un territoire (…) : son histoire, son économie, son quotidien, ses faits-divers etc. (…) C’est aussi une histoire de cartes en révélant des cartes à travers ce territoire : des plans techniques, des cartes météos, des cartes artistiques , scolaires etc. Échelle 1:1, c’est exactement la rencontre entre un territoire et ses représentations cartographiques, reliant le territoire et les cartes, cartes de ce territoire mais aussi cartes du monde entier, voire du cosmos. Chaque épisode a un thème propre, choisi en fonction des caractéristiques du lieux dans lequel il se déroule et des enjeux cartographiques qu’il induit.

Ma contribution consistait en la collecte des cartes et la maquette générale de chaque épisode (harmonisation graphique, mise en page, retouches éventuelles). J’ai également réalisé une petite dizaine de cartes sur les 84 du total (soit 12 par épisode). L’un des grands plaisirs de ce travail a été d’aller glaner les cartes auprès de sources multiples : institutions, illustrateurs, laboratoires de recherches, collectionneurs, graphistes… Autant de contextes différents et de riches rencontres !

Les étudiant.e.s du DSAA Créateur-Concepteur option communication visuelle du lycée Saint Éxupéry à Marseille étaient présent.e.s pour l’épisode de la Plaine. En plus de nous avoir donné un sérieux coup de main, ils ont réalisé cette vidéo :

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Au bazar du genre

L’exposition temporaire “Au bazar du genre – féminin et masculin en Méditerranée” était visible au Mucem du 7 juin 2013 au 6 janvier 2014. Extrait de la présentation :

Selon le sexe reçu à la naissance, chaque individu se voit attribuer des rôles différents dans la société : le genre désigne cette construction sociale. En Méditerranée comme ailleurs, l’opposition entre masculin et féminin est largement fondée sur la domination des hommes. (…) Pourtant, aujourd’hui plus que jamais, cet ordre est remis en question. (…) Cette exposition évoque ces nouvelles aspirations des individus, et les réponses que leur apportent aujourd’hui les sociétés de la Méditerranée.

J’y ai réalisé quatre infographies différentes autour des problématique de genre dans le bassin méditerranéen. Les données ont été assez faciles à rassembler pour les deux premières cartes, Législation et homosexualité (l’ILGA mène un travail remarquable de suivi de la situation des LGBT dans le monde, par pays) et Droit de vote des femmes (données issues de l’union interparlementaire).

Le troisième document présente deux diagrammes, l’un sur le Nombre d’enfants par femmes depuis 1970 et l’autre sur l’Âge moyen des femmes au premier mariage. On y découvre que les taux de fertilité s’homogénéisent pour l’échantillon de pays choisis : l’écart marqué entre les 2,5 enfants par Française et les 7,4 enfants par Algérienne, en 1970, se resserre fortement pour qu’en 2010, les situations soient beaucoup plus similaires tout autour de la Méditerranée. Du côté du mariage, on constate que les femmes se marient de plus en plus tard, quels que soient les pays, du nord ou du sud de la Mare Nostrum.

Ce dernier diagramme a demandé beaucoup de recherches documentaires et de croisements : en effet, il n’existe pas de base de données unifiée et complète permettant de comparer cet indicateur de 1975 à 2010, ce qui était l’objectif fixé. Il a fallu afficher sur le même diagramme des courbes aux dates variées, certaines commençant par exemple en 1975, d’autres en 1977 ou en 1980. Les courbes tracées indiquent donc une tendance plutôt qu’une description précise de la réalité.

En me posant la question de la justesse de ces diagrammes, j’ai découvert un texte – daté mais toujours pertinent – du sociologue François de Singly, “Les bons usages de la statistique dans la recherche sociologique”, paru en 1984 dans la revue Économie et statistique. L’auteur évoque trois effets de contexte auxquels la statistique peut être particulièrement soumise : le contexte institutionnel (“qui détermine le choix et la nature des objets appréhendés”), le contexte situationnel de la saisie des données et le contexte culturel et historique des variables dans l’interprétation. En somme, si la carte n’est pas le territoire, les chiffres ne sont pas la réalité : plus les données sont “sociales” et les thèmes qualitatifs, plus la statistique est à considérer avec recul.

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La stratégie du grain de sable

Une expérience de non-violence en zone de guerre. Au cœur de la région d’Urbaba en Colombie, une terre fertile, riche en ressources naturelles est l’un des centres névralgiques de la guerilla. Une communauté prise au piège. Sous les balles des paramilitaires, de l’armée nationale et des FARC, des hommes et des femmes continuent de vivre. Ils se déclarent Communauté de Paix le 23 mars 1997. Ces paysans déplacés par les conflits refusent catégoriquement de quitter une nouvelle fois leurs terres. Ils exigent le respect pour la vie, la dignité en tant qu’être humain. Cette expérience collective de non-violence en zone de guerre a fait naître une éducation alternative et des échanges économiques solidaires. Après 15 d’existence, plus de 170 morts pour une population de 1200 personnes, la Communauté de Paix continue d’avancer dans ce processus de résistance civile, pacifique et politique.

La stratégie du grain de sable, éditions de l’Atinoir

La commande originelle – une carte de localisation permettant de situer la communauté – a vite gagné en complexité au vu des enjeux géopolitiques de la région. J’ai finalement proposé deux cartes complémentaires, à deux échelles différentes.

La panaméricaine et la région de Darién

Constituée de marais et de forêt, foyer des peuples Emberás, Wounaans et Kunas, la région de Darién (ou le « bouchon de Darién ») est généralement considérée comme le dernier obstacle à l’achèvement de la route panaméricaine, qui traverse l’Amérique de l’Alaska à la Patagonie. Les enjeux environnementaux (la région accueille deux parcs nationaux, un côté panaméen et un côté colombien), les difficultés techniques et les dangers avérés (présence des paramilitaires et de la guérilla colombienne) rendent peu probable l’achèvement de la route, qui se termine donc à Yaviza (1700 hab.) au Panama et reprend à Turbo en Colombie, à quelques kilomètres à peine de la Communauté de Paix de San José de Apartadó.

Le développement industriel et portuaire, un cheval de Troie

Autour du projet de construction d’un nouveau port dans le golfe d’Urabá, c’est tout un complexe industriel qui est sur le point de se développer dans la région. Centrale électrique, usine d’aluminium, usine d’embouteillage et d’exportation de l’eau douce, production de biocarburants, exploitation des ressources en pétrole et en charbon, et en terme d’infrastructures, creusement d’un canal sec interocéanique et d’un nouveau tunnel : autant d’éléments distincts rattachés à la même stratégie globale de développement par l’industrie d’un territoire enclavé et difficile à contrôler.

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Nitassinan

Julien Gravelle, Nitassinan, éditions Wildproject, 2012.

Nitassinan : “notre terre”, en langue ilnue. Au nord du lac Saint-Jean, au Québec, c’est un bout de forêt boréale sur laquelle peu de choses ont été écrites. Neuf récits, neuf destins, situés à neuf époques différentes à travers cinq siècles d’une histoire tumultueuse. Des chasseurs amérindiens, des colons, des coureurs des bois, un scientifique – des chiens, des ours, des caribous, des orignaux.

Ces histoires cruelles et puissantes, obscurément reliées, forment la grande épopée d’une terre, le vaste roman d’un lieu.

L’ouvrage sur le site de l’éditeur

Nametau innu, quelques éléments sur le nitassinan

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“Dem Ak Xabaar” – Partir et raconter

Dem ak xabaar (2)

Mahmoud Traoré et Bruno le Dantec avec Sonia Retamero, “Dem Ak Xabaar”, Partir et raconter – Récit d’un clandestin africain en route vers l’Europe, éditions Lignes, 2012.

Ce récit relate le périple de trois années effectué par Mahmoud Traoré entre Dakar (Sénégal) et l’enclave espagnole de Ceuta, où il participa à l’assaut collectif de la « barrière de sécurité », le 29 septembre 2005, et réussit à la franchir après plusieurs tentatives avortées. Loin des poncifs sur les immigrés clandestins, répétés ad nauseam par les responsables politiques européens, on découvre ici la réalité complexe d’une organisation continentale du « passage », où tous les candidats à l’émigration ne sont pas des anges, ni tous les passeurs, des profiteurs dénués de scrupules.

L’ouvrage sur le site de l’éditeur

Entretien avec Bruno le Dantec sur Radio Grenouille :

À propos de la carte

Dem ak xabaar (1)

En couverture, une version simplifiée mais à l’emprise géographique élargie permet de situer en un clin d’oeil le chemin parcouru par Mahmoud Traoré de septembre 2002 à février 2006, entre Dakar et Séville. À l’intérieur du premier rabat, et en utilisant le même fond de carte, une carte plus détaillée informe le lecteur des modes de transport de Mahmoud (bus, taxibrousse, marche, 4×4…), des accrochages survenus au fil du voyage et du temps passé à chaque étape, sous forme de cercles noirs concentriques – sur le rabat, la légende apporte les habituelles clés de lecture. Une troisième carte, réalisée par le camarade David Mateos Escobar (du collectif Géographiques) et Sébastien Raimondi, éditeur de l’ouvrage, se focalise sur la zone du Rif, au nord du Maroc, où Mahmoud a passé quasiment la moitié de son voyage.

Dem ak xabaar (5)

J’ai choisi d’utiliser un fond de carte dessiné à la main, déposé dans le domaine public et disponible sur Shaded Relief Archive. Fruit de l’effort de Tom Patterson et Bernhard Jenny, deux États-uniens férus de cartographie, ce site propose au téléchargement un certain nombre de fonds de carte dessinés à la main, en noir et blanc ou en couleur. C’est une véritable mine d’or, et l’histoire de chaque fond de carte tient parfois du roman. Celui-ci par exemple : dessiné à l’origine par un artiste nommé Kenneth Townsend pour une société états-unienne de cartographie au début des années 1990, il a transité de société en société, au hasard des dépôts de bilan et des rachats, avant d’être « sauvé », cédé à la Bibliothèque du Congrès et scanné par Shaded Relief Archive au passage.

Dem ak xabaar (4)

La projection azimutale équivalente de Lambert, choisie pour cette carte, est centrée sur l’Afrique (méridien central : 20°E ; latitude d’origine : 0°N ; datum : WGS84). Le continent y apparaît plus gros que s’il s’agissait d’une représentation en coordonnées géographiques.

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Carte en mouvement des Aygalades

Carte en mouvement n.f. 1. Carte représentant un lieu ou une situation amené-e-s à évoluer. Ex : “la carte en mouvement des Aygalades mérite bien son nom : quelques semaines avant l’impression, le bâtiment C de la cité des Créneaux a été démoli (V. Cité des Créneaux)”. 2. Carte représentant des cheminements piétonniers et invitant le lecteur à les parcourir dès que possible, en compagnie de collègues ou de complices connaisseurs. Ce deuxième sens renvoie à l’idée d’une ville passante ou ouverte.

Carte réalisée lors d’une résidence à l’APCAR / Cité des Arts de la Rue et publiée dans un numéro spécial de la Marseillaise sur le patrimoine dans les quartiers nord, en septembre 2011, à l’occasion des journées européennes du patrimoine.

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Plan-guide de la Cité des arts de la rue

En septembre 2011, pendant les journées européennes du patrimoine, nous avons demandé à plusieurs promeneurs de dessiner des cartes du quartier des Aygalades. Sur ce plan, tous les éléménts de dessin à main levée (bâtiments, arbres, ruisseaux…) viennent des cartes récoltées ce jour-là.

Construits sur la friche des anciennes huileries “L’abeille”, les bâtiments de la Cité des arts de la rue sont soit issus de la rénovation du bâti industriel, soit sortis de terre au cours du chantier. Ce plan est le premier à figurer l’ensemble du bâti des lieux. Carte livrée en septembre 2012.

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Cartes mentales dans le nord de Marseille

Quelques points de repère...

Les « quartiers nord » sont souvent considérés comme étant une banlieue de Marseille, alors même qu’ils se situent encore dans la commune. Certaines caractéristiques comme les niveaux de revenus des habitants – ce sont les secteurs les plus pauvres de la ville – ou la morphologie urbaine – industrie, grands ensembles, zones pavillonnaires… – renforcent cette impression. L’image souvent négative qu’ont ces quartiers dans l’imaginaire collectif, sujets à tous les poncifs récurrents lorsqu’on parle de banlieue, accentue le processus d’identification.

L’image des quartiers nord : quelques repères géographiques

Marseille, comme la majorité des villes touchées par la révolution industrielle, a connu des mutations spatiales de grande ampleur depuis le XIXe siècle. La parcellisation des grandes bastides campagnardes d’une part, avec l’apparition des premières industries et des programmes de logement associés, et l’aménagement du port d’autre part, ont donné au nord de la ville une forte identité socio-spatiale industrielle et ouvrière.

Au XXe siècle, la construction des autoroutes en provenance du nord du pays et l’apparition des grands ensembles d’après-guerre ont continué à transformer la ville. L’échelle démesurée à laquelle ces programmes urbains furent conçus témoigne d’une époque, les Trente Glorieuses, durant laquelle l’idéologie du progrès a favorisé un aménagement utopique et futuriste, dans la lignée du purisme du Corbusier et de la Charte d’Athènes des CIAM. Malgré la présence antérieure de noyaux villageois anciens, la prédominance de ce type d’aménagement, favorable aux flux plutôt qu’à l’ancrage – autoroutes, voies ferrées, espaces résidentiels collectifs non délimités et en retrait par rapport à la rue… – n’a pas favorisé la “lisibilité” de ces arrondissements.

Sur un plan politique, le pouvoir a été détenu pendant plusieurs décennies par les communistes. Il est aujourd’hui admis que l’anticommunisme notoire de Gaston Deferre, maire de Marseille de 1953 à 1986 et élu de gauche préférant s’allier à la droite que gouverner avec les communistes, a entraîné un ostracisme de ces arrondissements pendant plusieurs décennies, dont les traces sont encore visibles aujourd’hui en termes d’aménagement, de développement d’un réseau de transport adapté ou encore d’entretien des espaces communaux.

Aujourd’hui, la multiplication des ensembles résidentiels fermés (Il existe plus d’un millier d’ensembles résidentiels fermés à Marseille, dont un certain nombre dans les quartiers Nord. Voir à ce sujet « Ensembles résidentiels fermés et recomposition urbaine à Marseille », E. Dorier-Apprill, G. Audren, J. Garniaux, R. Oz et A. Stoupy, article paru dans la revue Pouvoirs Locaux n°78/III, 2008) sans véritable plan d’aménagement urbain à l’échelle de la ville voire de la métropole, fragmente encore un peu plus le territoire.

Partir du travail de Kevin Lynch

Comment les arrondissements du nord de la ville, et parmi eux particulièrement les quartiers de Saint-Antoine, Saint-André, les Aygalades et le Merlan sont-ils vécus et perçus par ceux qui les vivent ? Depuis les travaux de Kevin Lynch sur les images mentales de la ville par ses habitants, dans les années 1960 (Kevin Lynch, L’image de la cité, Dunod, 1998 – éd. originale 1960), la dimension subjective de l’espace est de plus en plus prise en compte par « ceux qui font la ville ». Précurseur d’une géographie culturelle des espaces urbains, et tenant d’une approche pionnière du paysagisme contemporain, l’auteur de L’image de la Cité s’est intéressé à la qualité visuelle de la ville américaine. Menant une enquête dans trois villes, il a interrogé les représentations mentales de ces dernières chez ses habitants, en recueillant de nombreux entretiens et cartes mentales. Si ce travail date un peu, ses conclusions restent pertinentes aujourd’hui. Sur la question de l’échelle d’aménagement de la ville notamment, les constats qu’il fait résonnent de manière trouble avec la situation marseillaise actuelle :

Nous ne sommes pas habitués nous représenter et à organiser un  environnement artificiel sur une échelle aussi grande ; et pourtant nos activités nous y poussent.(…) Nous sommes en train de bâtir rapidement une nouvelle unité fonctionnelle, la région métropolitaine, mais nous devons déjà comprendre que cette unité devrait avoir, elle aussi, une image qui lui  corresponde. (p.14-15)

Plus loin, il évoque dans la même phrase les dérives du « tout automobile » sans le nommer, et le développement à venir des “nouveaux moyens de communication”, tout ça sur un ton plutôt enthousiaste :

La taille croissante de nos grandes métropoles, et la vitesse avec laquelle nous les parcourons, soulèvent beaucoup de problèmes nouveaux pour la perception. La région métropolitaine est aujourd’hui l’unité fonctionnelle de notre environnement, et il est désirable que cette unité fonctionnelle puisse être identifiée et structurée par ses habitants. Les nouveaux moyens de communication qui nous permettent de vivre et de travailler dans une aussi vaste région d’interdépendance pourraient aussi nous permettre de rendre notre image proportionnée à notre expérience. (p. 131)

Et face au rythme effréné de la construction, Lynch introduit  :

Avec le rythme actuel de la construction, il n’y a pas assez de temps pour que la forme s’ajuste lentement aux petites forces individuelles. C’est pourquoi nous devons nous appuyer beaucoup plus qu’auparavant sur l’urbanisme volontaire : la manipulation délibérée du monde à des fins sensorielles. (p.136)

Cette dernière citation rappelle la posture de l’auteur, qui adopte un ton largement prescriptif. La conclusion de ce travail est la défense d’un besoin de lisibilité ou d’imagibilité de notre environnement urbain, c’est-à-dire la capacité d’un espace à provoquer « une image forte chez n’importe quel observateur ».

Cartes de mots – Elsa Vanzande / outil commun – cc by-nc-nd.

L’atelier “cartes mentales”

Récits de territoires et dialectique art-science

Plutôt que la problématique développée dans L’image de la Cité, nous avons voulu nous inspirer des méthodes. Dans le contexte urbain des quartiers nord et en partant de la position et des questionnements de l’outil commun, l’atelier « cartes mentales », animé par Jessie Morfin – étudiante en géographie à Grenoble et en stage à la Gare Franche – Elsa Vanzande – apprentie à la FAIAR en stage à l’APCAR – et Jérémy Garniaux – doctorant en géographie en contrat avec l’outil commun – avait comme double objectif :

  • d’interroger les représentations mentales des quartiers nord, en allant à la rencontre de ceux qui y vivent, y travaillent ou y passent ;
  • De proposer, à partir de ces rencontres, une ou plusieurs restitutions construites en croisant les regards scientifiques et artistiques, et envisagées comme support à d’autres discussions et débats dans différents lieux. Cette dialectique art ↔ science a donné une tonalité assez expérimentale à l’atelier, puisque les questionnements  eux-mêmes ont évolué au fil du travail.

Pendant trois semaines, nous avons demandé aux personnes rencontrées – habitants, travailleurs, commerçants ou simples passants – de dessiner des cartes de ces quartiers, tout en ayant une discussion sur les cartes et le territoire concerné. Deux « protocoles » différents ont été suivis :

  • D’une part, des récits de trajectoires d’un quartier à un autre ont été récoltés dans la rue, en posant une question assez simple : « comment fait-on pour aller à tel endroit ? ».
  • D’autre part, des rencontres plus longues et en général à des endroits fixes (bibliothèque de Saint André, Théâtre du Merlan, SALC…) ont eu lieu, et ont donné naissance à des récits de quartiers, cartes plus approfondies construites autour de l’endroit de la rencontre ou du domicile de la personne et discussions associées.

Les ‘résultats’ de cet atelier, au cours duquel nous avons rencontré une centaine de personnes, sont de différentes natures. Il s’agit d’abord d’un ensemble de cartes mentales et de discussions notées et archivées. De ces dernières, nous avons sélectionné des extraits qui ont retenu notre attention pour ce qu’ils révèlent des quartiers nord, souvent loin des attentes.

Ces paroles sont de nature différentes et peuvent être « classées » selon quatre grandes thématiques :

  • des descriptions de lieux ou d’itinéraires, souvent extrêmement détaillées, et reposant sur des éléments de repères  très personnels ;
  • des paroles liées à la thématique des transports, qui rappellent l’omniprésence de cette problématique dans un territoire très étendu et mal irrigué par les transports ;
  • des descriptions plus métaphoriques ou poétiques des lieux, souvent surprenantes (« c’est différents sacs de billes ») ;
  • et enfin, des assertions porteuses d’une pensée sur la ville déjà synthétisée, évoquant des frontières, des limites, des territoires ou encore l’image des quartiers nord et son évolution dans l’imaginaire commun (« il y a toujours autant de préjugés mais moins de réticences à y aller »).

Ces paroles récoltées permettent de soutenir l’idée qu’une ville n’est pas un tout uniforme, mais existe sous mille formes à travers les visions de ceux qui la pratiquent. A côté de ces éléments, nous avons construit plusieurs cartes donnant à voir l’espace vécu et perçu des quartiers nord de Marseille.

Poursuivre l’expérience au fil des restitutions et des rencontres

Trois restitutions ont eu lieu pour le moment :

  • Une première présentation, peu de temps après l’atelier, a eu lieu à l’APCAR (association de préfiguration de la cité des arts de la rue) le 26 mai 2010. L’APCAR, membre de l’outil commun installé aux Aygalades, a été notre « camp de base » à la fin de chaque journée.
  • Une seconde installation a eu lieu à la Gare Franche à Saint Antoine, pour une « matinée géographie » le 1er juillet 2010. Cette présentation de l’atelier cartes mentales était précédée d’une série de marches urbaines en petits groupes : les personnes présentes ont rempli à cette occasion un relevé de sensation, inspiré par les méthodes du géographe Luc Gwiazdzinski. Cet « exercice » demandait aux marcheurs de répondre à deux reprises lors de la balade à 4 questions simples :
    • Où est-on précisément ?
    • Impressions : couleurs, matières, sons, ambiances…
    • Activités : lesquelles, pourquoi, fréquentation du lieu…
    • Qu’est-ce qui manque, qu’est-ce qui est en trop ?

    La quarantaine de relevés que nous avons récolté pose la question de la suite à donner à cet atelier (voir plus loin).

  • Enfin, une troisième restitution a eu lieu dans le cadre du festival Petit Art Petit, organisé par Lézarap’art dans le Parc de l’Oasis, aux Aygalades dans le 15e arrondissement, le samedi 25 septembre 2010. Une cinquantaine de personnes, tout au long de l’après midi, sont venues découvrir l’atelier, et participer pour une quinzaine d’entre eux à la poursuite de l’expérience, en modifiant une « carte à plusieurs » : sur un tableau blanc sur lequel le trait de côte était dessiné au feutre, des étiquettes aimantées portant le nom des quartiers (formels ou informels) étaient à disposer. Un feutre et un tampon effaceur étaient aussi à disposition pour compléter la carte. Les contributions des premiers étant parfois défaites par les suivants, chaque étape a été « immortalisée » en photo. Une image animée rend compte de l’évolution de la carte au fil de l’après-midi (cliquer sur la photo pour ouvrir l’animation).

D’autre part, une tribune a été publiée dans le Ravi du mois d’octobre 2010 (« la ville, c’est pas très loin »).

Pour conclure provisoirement, au-delà d’un rendu fixe et définitif, l’intérêt de ce travail nous semble se situer d’une part dans les rencontres occasionnées, d’autre part dans le processus lui-même. A travers les cartes mentales et les récits de territoire, nous avons voulu mettre en avant la diversité des représentations de l’espace : l’aménagement devrait prêter une attention particulière à ces dernières, non pour les instrumentaliser mais pour avoir l’espoir d’une appropriation réelle et à long terme des territoires aménagés.

Les pistes ouvertes par l’atelier “cartes mentales” sont nombreuses. Nous souhaitons garder la porte ouverte à une poursuite du processus, au sein des différentes structures de l’outil commun, sous la forme par exemple de « cabinets d’enregistrement d’espaces vécus ». Ce travail viendra également nourrir un travail de recherche en cours sur les relations entre culture et aménagement dans la métropole provençale.