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I Am a Mad Scientist (version française)

« Tout ça doit vous faire plaisir », ai-je entendu récemment plusieurs fois, dans la bouche d’un journaliste, d’une amie de la famille, d’une voisine. Comme si, en tant que climatologue, je devais être emballée par cette période de réduction des activités économiques et des émissions de gaz à effet de serre. La Terre guérit, disent-ils. La nature est de retour. Pourquoi ne m’en réjouirais-je pas ? Mes amis, je ne suis certainement pas heureuse. Je ne suis même pas triste. Ce que je suis, plus que tout, c’est en colère.

Je suis en colère à l’idée même qu’il puisse y avoir un bon côté à tout cela. Il n’y en a pas. Le dioxyde de carbone a une durée de vie si longue dans l’atmosphère qu’une petite diminution des émissions ne pourra pas enrayer l’augmentation considérable enregistrée depuis le début de la révolution industrielle. Toute cette souffrance ne refroidira pas la planète pour autant. Si la qualité de l’air est meilleure aujourd’hui, si moins de gens meurent en respirant la pollution, ce n’est pas tant un développement bienvenu qu’une mise en accusation de la façon dont les choses étaient avant.

Je suis en colère contre les politiciens responsables de ce statu quo. Je suis en colère face à leur ignorance des scientifiques et à leur manière de faire passer leur propre carrière ou leur portefeuille avant la survie de leurs concitoyens. Cette ignorance cynique et délibérée est exaspérante : dénigrer les modèles (comme s’il existait une science qui ne soit pas fondée sur des modèles, simples ou complexes) et critiquer l’incertitude. Un modèle épidémiologique, comme un modèle du système climatique, est une façon d’explorer différents futurs et les impacts de différents choix. C’est un outil, pas une boule de cristal. Mais au cœur de tous les modèles utiles se trouve quelque chose de vrai : les faits incontournables que la masse et l’énergie sont conservées, qu’un gaz à effet de serre piège la chaleur, qu’un virus peut transformer une cellule hôte en usine pour l’auto-réplication. La désinformation, les rumeurs et la haine peuvent devenir virales, mais rien n’est plus efficace pour se propager qu’un virus lui-même. Les politiciens sont puissants, mais la science est réelle.

Je suis aussi en colère contre les scientifiques, ou du moins contre les institutions qui les emploient. Je suis en colère contre une culture de la précarité et de la peur qui rend les scientifiques timides, dociles et réticents à dire la vérité au pouvoir. Je suis en colère contre le fait que dire la vérité à quiconque, puissant ou non, est découragé, à moins que cela n’aboutisse à une publication, à une subvention ou à une autre forme de récompense pour améliorer son CV. Comment les scientifiques peuvent-ils être écoutés si nous sommes trop effrayés pour élever la voix ?

Mais plus que toute autre chose, je suis en colère contre l’implication que « nous » sommes en faute. Il existe un mauvais mais persistent récit selon lequel le changement climatique et les pandémies seraient causés non pas par les gaz à effet de serre et les virus, mais par la nature humaine. Nous sommes avides de nourriture, d’abri, d’aventure, d’épanouissement personnel, de contacts humains et – selon ce récit – nous devrions être punis pour nos péchés. Mais la situation actuelle – la mort, la pauvreté, la solitude – n’apporte rien sur un plan climatique. Nous n’allons pas sortir du changement climatique en faisant des sacrifices, surtout pas sur le dos des personnes qui ont historiquement fait la plupart des sacrifices. Il existe un système bien établi qui extrait le CO2 du sol et le pompe dans l’atmosphère, un système qui résulte non pas de la méchanceté inhérente à l’humain, mais des choix de quelques hommes de pouvoir. Il faudra du travail pour faire face à ce système. Nous devons construire des choses : des éoliennes, des panneaux solaires, des transports publics, des villes plus denses, des sociétés plus justes. Nous n’avons pas besoin de purification. Nous n’avons pas besoin d’absolution. Nous devons nous mettre au travail.

J’ai eu peur de me laisser aller à la colère parce que je suis une scientifique. Nous sommes censés être objectifs, pour éviter que les émotions n’obscurcissent notre jugement. Mais il me semble peu scientifique de prétendre qu’une chose qui existe clairement n’existe pas, et je ne suis pas sûr que le fait de mentir sur nos sentiments nous rende en quelque sorte plus honnêtes. J’ai lu trop de littérature britannique pour croire que réprimer ses émotions peut avoir des effets bénéfiques sur la santé de chacun.

J’ai également été réticente à me mettre en colère publiquement à cause de ce que je suis. Je veux être aimée et acceptée. J’ai appris à me faire petite et agréable, à utiliser « je ressens » plutôt que « je sais » même lorsque je discute des solutions aux équations mathématiques. Je connais le lexique des femmes en colère : amère, difficile, salope. Mais il y a une différence entre le petit ressentiment isolé qui se nourrit dans l’obscurité et le genre de fureur éblouissante qui éclaire la sortie du tunnel.

C’est la fureur que je ressens. C’est cette rage incandescente, qui brille comme un phare dans les moments sombres, qui éclaire la voie vers quelque chose de meilleur.

Article original sur Drilled News. Traduction : Jérémy Garniaux

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“Dans le monde merveilleux des résidences fermées”

A écouter sur Radio Grenouille, un reportage d’Anouk Batard sur les résidences fermées à Marseille, dans la série “Chéri(e) fait moi peur”. Partez à la découverte des espaces enclos de la cité phocéenne…