La « carte de France de la radicalisation », ce naufrage cartographique

Le 8 octobre 2016, l’hebdomadaire Le JDD publiait sur son site Web une série d’articles autour du Fichier des Signalements pour la Prévention de la Radicalisation à caractère Terroriste (FSPRT). Créé par décret confidentiel en 2007, puis mis à jour en mars 2015, en octobre 2015 et en juin 2016 dans les mêmes conditions, ce fichier ciblant « les islamistes radicaux français ou résidents sur notre territoire (…) signalés et suivis » comprendrait environ 15000 noms, dont 4000 constituant « le haut du spectre » (citations issues de cet article). S’ensuivaient une série de chiffres respirant le sérieux et l’autorité, et surtout, une carte aux couleurs vives, au titre – « La carte de France de la radicalisation » – un tantinet racoleur.

Je me permets de reproduire ici une version en basse définition de cette carte (retrait de l’image sur simple demande) :

carte_jdd

Seulement voilà : sans doute pressé par le secrétariat de rédaction de l’organe de presse jaune, tout à sa hâte de publier un tel document explosif, le service infographie du JDD a fait preuve d’un certain amateurisme cartographique en nous offrant un document peu élégant et presque intégralement faux.

L’information présentée est le nombre de « cas signalés de radicalisation » par département en France. On note d’abord qu’hormis la Corse, la France non-continentale est absente de la carte, sans plus d’explication – premier bémol. La catégorisation en 7 groupes semble répondre à une discrétisation graduée par quantiles ou effectifs égaux, mais la dernière classe (« plus de 301 »), en ne présentant pas de valeur haute, ne répond pas à cette règle. Le classement perd alors son caractère automatique et exprime un choix délibéré, marque de subjectivité assumée qui est tout à l’honneur du ou des auteur-e-s, mais sur laquelle nous reviendrons.

Le second bémol, plus gênant, est le choix des couleurs. Si elles manquent d’harmonie, c’est surtout l’ordre dans lequel elles apparaissent car il transmet un message visuel incorrect :

gamme_origine

En intervertissant d’une part le rose et le beige-saumon, et d’autre part le rouge et le orange, on s’approcherait déjà plus d’une représentation correspondant au « bon sens » de la sémiologie graphique :

gamme_modifiee

On imagine certes les pressions diverses pesant sur les graphistes de l’hebdomadaire (« Écoute, coco, le chef a dit rose pour les 0-50, pas saumon, pas beige, mais un bon rose des familles, rose Disney, rose Manif-pour-tous, OK ?« ), mais l’interversion de l’orange et du rouge est incompréhensible.

Enfin, la troisième et principale remarque à émettre est la plus importante. Elle est double :

  • Les départements sont des superficies, mais l’indicateur cartographié est un nombre de personnes. Les départements sont coloriés par aplats en fonction de ce chiffre. Si la Lozère et les Bouches-du-Rhône font sensiblement la même superficie (respectivement 5 167 et 5 087 km2), l’une est le département le moins peuplé de France (77 000 habitants en Lozère), l’autre le troisième plus peuplé (2 millions d’habitants dans les Bouches-du-Rhône, derrière le Nord et Paris). Comment comprendre les chiffres présentés par la carte du JDD dans ces conditions ?
  • Pourquoi cartographier une valeur absolue (nombre de personnes) plutôt que relative, en part de la population totale ? Le seul enseignement qu’on peut tirer à première vue est que les départements les plus peuplés (ceux d’Île-de-France, le Rhône, le Nord, les Bouches-du-Rhône, les Alpes-Maritimes – nous reviendrons sur ce département) sont les plus concernés. Belle lapalissade.

On se questionne donc sur l’utilité d’une telle carte, qui ne fait qu’agiter la thématique-épouvantail de la radicalisation sans rien nous apprendre véritablement. J’ai voulu reconstruire une carte un peu plus juste, sur la base des données diffusées dans le JDD. Disclaimer : mon intention n’est pas de diffuser un message alarmiste sur une « cinquième colonne » fantasmée et autres fadaises, mais de proposer un contrepoint à la carte du JDD, qui pourrait peut-être participer à l’élévation du débat.

L’idée est de se baser sur un cartogramme, à l’image du « (fond de) carte électorale » que nous avions proposé avec le Centre de Recherches en Sciences Absconses du Territoire (Cresadt) dans les colonnes du mensuel CQFD (abonnez-vous, c’est bien). Voilà à quoi ressemblent les départements déformés en fonction de la population :

cartogramme

Sur ce fond de carte, j’ai souhaité faire une analyse thématique du même type – discrétisation graduée par quantiles – mais basée sur la part de population que représentent le nombre de cas signalés. Ici, les choses se corsent un peu : ma seule source étant la carte du JDD, j’ai besoin de choisir un chiffre de référence pour chacune de leurs classes. Bien que sans doute approximative et peu représentative pour certains cas, la moyenne semble l’indicateur le plus adapté – 25 pour la classe [0-50], 75 pour la classe [51-100], etc. – mais le bât blesse au niveau de la dernière classe, qui, encore une fois, ne présente pas de limite haute. Comment alors calculer une moyenne ?

Le JDD indique que 15000 individus environ sont signalés dans le FSPRT : en soustrayant le nombre moyen de personnes représentées dans les autres départements, on peut évaluer le nombre moyen de personnes par département dans les huit correspondant à la dernière catégorie. Cette moyenne est de 956. Il ne reste qu’à ramener ces chiffres en part de la population départementale totale, et nous voilà avec une carte presque complètement différente, et à mon sens plus instructive :

carte_revue

La version dynamique permet, en la survolant avec la souris, de consulter les chiffres relatifs et absolus par département (cliquez sur le bouton « plein écran », sous les +/-, pour agrandir la carte) :

Pour les amateurs, voilà l’histogramme de répartition de la distribution (cliquez pour agrandir) :

histogramme

Encore une fois, cette carte est à prendre avec précaution, le sujet en est délicat et les sources imparfaites. Néanmoins, certaines questions apparaissent déjà : pourquoi une telle sur-représentation « d’individus radicalisés » dans les Alpes-Maritimes ? Y a-t-il là bas des recruteurs particulièrement virulents, ou les signalements se sont-ils multipliées depuis l’attentat du 14 juillet à Nice ? Si c’est le cas, quel est la pertinence d’un tel fichier dans une logique de prévention des actes terroristes ? Au-delà de l’antagonisme entre les agglomérations et les départements plus ruraux, comment interpréter certains secteurs où les signalements se sont multipliés – Côte d’Armor, Hautes-Pyrénées, Savoie… ?

Pour conclure, si la carte proposée par le JDD relève plutôt de la « caRtastrophe », je vous invite quand même à lire un des articles associés qui relève un peu le niveau – malgré la confusion, au passage, entre individus signalés comme radicalisés et individus radicalisés. Amalgame, quand tu nous tiens…

Sources de la carte : leJDD.fr, IGN/GEOFLA, Insee. Carte réalisée avec QGIS et CartoDB.