Cartes mentales dans le nord de Marseille

Ce billet relate un atelier « cartes mentales » mené à Marseille, dans les 14, 15 et 16e arrondissements, par le laboratoire de l’outil commun, depuis le printemps 2010. L’outil commun est une plate-forme culturelle hors-les-murs constituée de cinq structures culturelles du Nord de Marseille : la Gare Franche/Cosmos Kolej, le Merlan, Lieux Publics, Lézarap’art et l’APCAR. Ce réseau informel leur permet de travailler collectivement au maillage culturel des quartiers dans lesquels ils sont implantés, en partant du constat de leur enclavement, du morcellement de leurs territoires d’action, de la difficulté à appréhender leurs liens géographiques et par conséquent de leurs complémentarités d’action.

Quelques points de repère...

Les « quartiers nord » sont souvent considérés comme étant une banlieue de Marseille, alors même qu’ils se situent encore dans la commune. Certaines caractéristiques comme les niveaux de revenus des habitants – ce sont les secteurs les plus pauvres de la ville – ou la morphologie urbaine – industrie, grands ensembles, zones pavillonnaires… – participent de cette impression ; l’image souvent négative qu’ont ces quartiers dans l’imaginaire collectif, sujets à tous les poncifs récurrents lorsqu’on parle de banlieue, accentue le processus d’identification.

L’image des quartiers nord : quelques repères géographiques

Marseille, comme la majorité des villes touchées par la révolution industrielle, a connu des mutations spatiales de grande ampleur depuis le XIXe siècle. La parcellisation des grandes bastides campagnardes d’une part, avec l’apparition des premières industries et des programmes de logement associés, et l’aménagement du port d’autre part, ont donné au nord de la ville une forte identité socio-spatiale industrielle et ouvrière.

Au XXe siècle, la construction des autoroutes en provenance du nord du pays et l’apparition des grands ensembles d’après-guerre ont continué à transformer la ville. L’échelle démesurée à laquelle ces programmes urbains furent conçus témoigne d’une époque, les Trente Glorieuses, durant laquelle l’idéologie du progrès a favorisé un aménagement utopique et futuriste, dans la lignée du Purisme du Corbusier et de la Charte d’Athènes des CIAM. Malgré la présence antérieure de noyaux villageois anciens, la prédominance de ce type d’aménagement, favorable aux flux plutôt qu’à l’ancrage – autoroutes, voies ferrées, espaces résidentiels collectifs non délimités et en retrait par rapport à la rue… – n’a pas favorisé la « lisibilité » de ces arrondissements.

Sur un plan politique, le pouvoir a été détenu pendant plusieurs décennies par les communistes. Il est aujourd’hui admis que l’anticommunisme notoire de Gaston Deferre, maire de Marseille de 1953 à 1986 et élu de gauche préférant s’allier à la droite que gouverner avec les communistes, a entraîné un ostracisme de ces arrondissements pendant plusieurs décennies, dont les traces sont encore visibles aujourd’hui en termes d’aménagement, de développement d’un réseau de transport adapté ou encore d’entretien des espaces communaux.

Aujourd’hui, la multiplication des ensembles résidentiels fermés ((Il existe aujourd’hui un millier d’ensembles résidentiels fermés à Marseille, dont un certain nombre dans les quartiers Nord. Voir à ce sujet « Ensembles résidentiels fermés et recomposition urbaine à Marseille », E. Dorier-Apprill, G. Audren, J. Garniaux, R. Oz et A. Stoupy, article paru dans la revue Pouvoirs Locaux n°78/III, 2008.)) sans véritable plan d’aménagement urbain à l’échelle de la ville voire de la métropole, fragmente encore un peu plus le territoire.

Partir du travail de Kevin Lynch

Comment les arrondissements du nord de la ville, et parmi eux particulièrement les quartiers de Saint-Antoine, Saint-André, les Aygalades et le Merlan sont-ils vécus et perçus par ceux qui les vivent ? Depuis les travaux de Kevin Lynch sur les images mentales de la ville par ses habitants, dans les années 1960 ((Kevin Lynch, L’image de la cité, Dunod, 1998 (ed. Originale 1960).)), la dimension subjective de l’espace est de plus en plus prise en compte par « ceux qui font la ville ». Précurseur d’une géographie culturelle des espaces urbains, et tenant d’une approche pionnière du paysagisme contemporain, l’auteur de L’image de la Cité s’est intéressé à la qualité visuelle de la ville américaine. Menant une enquête dans trois villes étasuniennes, il a interrogé les représentations mentales de ces villes chez ses habitants, en recueillant de nombreux entretiens et cartes mentales. Si ce travail date un peu, ses conclusions restent pertinentes aujourd’hui. Sur la question de l’échelle d’aménagement de la ville notamment, les constats qu’il fait résonnent troublement avec la situation marseillaise actuelle :

Nous ne sommes pas habitués nous représenter et à organiser un  environnement artificiel sur une échelle aussi grande ; et pourtant nos activités nous y poussent.(…) Nous sommes en train de bâtir rapidement une nouvelle unité fonctionnelle, la région métropolitaine, mais nous devons déjà comprendre que cette unité devrait avoir, elle aussi, une image qui lui  corresponde. (p.14-15)

Plus loin, il évoque dans la même phrase les dérives du « tout automobile » sans le nommer, et le développement à venir des « nouveaux moyens de communication », tout ça sur un ton plutôt enthousiaste :

La taille croissante de nos grandes métropoles, et la vitesse avec laquelle nous les parcourons, soulèvent beaucoup de problèmes nouveaux pour la perception. La région métropolitaine est aujourd’hui l’unité fonctionnelle de notre environnement, et il est désirable que cette unité fonctionnelle puisse être identifiée et structurée par ses habitants. Les nouveaux moyens de communication qui nous permettent de vivre et de travailler dans une aussi vaste région d’interdépendance pourraient aussi nous permettre de rendre notre image proportionnée à notre expérience. (p. 131)

Et face au rythme effréné de la construction, Lynch introduit  :

Avec le rythme actuel de la construction, il n’y a pas assez de temps pour que la forme s’ajuste lentement aux petites forces individuelles. C’est pourquoi nous devons nous appuyer beaucoup plus qu’auparavant sur l’urbanisme volontaire : la manipulation délibérée du monde à des fins sensorielles. (p.136)

Cette dernière citation rappelle la posture de l’auteur, qui adopte un ton largement prescriptif. La conclusion de ce travail est la défense d’un besoin de lisibilité ou d’imagibilité de notre environnement urbain, c’est-à-dire la capacité d’un espace à provoquer « une image forte chez n’importe quel observateur ».

Cartes de mots – Elsa Vanzande / outil commun – cc by-nc-nd.

L’atelier « cartes mentales »

Récits de territoires et dialectique art-science

Plutôt que la problématique développée dans L’image de la Cité, nous avons voulu nous inspirer des méthodes. Dans le contexte urbain des quartiers nord et en partant de la position et des questionnements de l’outil commun, l’atelier « cartes mentales », animé par Jessie Morfin – étudiante en géographie à Grenoble et en stage à la Gare Franche – Elsa Vanzande – apprentie à la FAIAR en stage à l’APCAR – et Jérémy Garniaux – doctorant en géographie en contrat avec l’outil commun – avait comme double objectif :

  • d’interroger les représentations mentales des quartiers nord, en allant à la rencontre de ceux qui y vivent, y travaillent ou y passent ;
  • De proposer, à partir de ces rencontres, une ou plusieurs restitutions construites en croisant les regards scientifiques et artistiques, et envisagées comme support à d’autres discussions et débats dans différents lieux. Cette dialectique art ↔ science a donné une tonalité assez expérimentale à l’atelier, puisque les questionnements  eux-mêmes ont évolué au fil du travail.

Pendant trois semaines, nous avons demandé aux personnes rencontrées – habitants, travailleurs, commerçants ou simples passants – de dessiner des cartes de ces quartiers, tout en ayant une discussion sur les cartes et le territoire concerné. Deux « protocoles » différents ont été suivis :

  • D’une part, des récits de trajectoires d’un quartier à un autre ont été récoltés dans la rue, en posant une question assez simple : « comment fait-on pour aller à tel endroit ? ».
  • D’autre part, des rencontres plus longues et en général à des endroits fixes (bibliothèque de Saint André, Théâtre du Merlan, SALC…) ont eu lieu, et ont donné naissance à des récits de quartiers, cartes plus approfondies construites autour de l’endroit de la rencontre ou du domicile de la personne et discussions associées.

Les ‘résultats’ de cet atelier, au cours duquel nous avons rencontré une centaine de personnes, sont de différentes natures. Il s’agit d’abord d’un ensemble de cartes mentales et de discussions notées et archivées. De ces dernières, nous avons sélectionné des extraits qui ont retenu notre attention pour ce qu’ils révèlent des quartiers nord, souvent loin des attentes.

Ces paroles sont de nature différentes et peuvent être « classées » selon quatre grandes thématiques :

  • des descriptions de lieux ou d’itinéraires, souvent extrêmement détaillées, et reposant sur des éléments de repères  très personnels ;
  • des paroles liées à la thématique des transports, qui rappellent l’omniprésence de cette problématique dans un territoire très étendu et mal irrigué par les transports ;
  • des descriptions plus métaphoriques ou poétiques des lieux, souvent surprenantes (« c’est différents sacs de billes ») ;
  • et enfin, des assertions porteuses d’une pensée sur la ville déjà synthétisée, évoquant des frontières, des limites, des territoires ou encore l’image des quartiers nord et son évolution dans l’imaginaire commun (« il y a toujours autant de préjugés mais moins de réticences à y aller »).

Ces paroles récoltées permettent de soutenir l’idée qu’une ville n’est pas un tout uniforme, mais existe sous mille formes à travers les visions de ceux qui la pratiquent. A côté de ces éléments, nous avons construit plusieurs cartes donnant à voir l’espace vécu et perçu des quartiers nord de Marseille.

Poursuivre l’expérience au fil des restitutions et des rencontres

Trois restitutions ont eu lieu pour le moment :

  • Une première présentation, peu de temps après l’atelier, a eu lieu à l’APCAR (association de préfiguration de la cité des arts de la rue) le 26 mai 2010. L’APCAR, membre de l’outil commun installé aux Aygalades, a été notre « camp de base » à la fin de chaque journée.
  • Une seconde installation a eu lieu à la Gare Franche à Saint Antoine, pour une « matinée géographie » le 1er juillet 2010. Cette présentation de l’atelier cartes mentales était précédée d’une série de marches urbaines en petits groupes : les personnes présentes ont rempli à cette occasion un relevé de sensation, inspiré par les méthodes du géographe Luc Gwiazdzinski. Cet « exercice » demandait aux marcheurs de répondre à deux reprises lors de la balade à 4 questions simples :
    • Où est-on précisément ?
    • Impressions : couleurs, matières, sons, ambiances…
    • Activités : lesquelles, pourquoi, fréquentation du lieu…
    • Qu’est-ce qui manque, qu’est-ce qui est en trop ?

    La quarantaine de relevés que nous avons récolté pose la question de la suite à donner à cet atelier (voir plus loin).

  • Enfin, une troisième restitution a eu lieu dans le cadre du festival Petit Art Petit, organisé par Lézarap’art dans le Parc de l’Oasis, aux Aygalades dans le 15e arrondissement, le samedi 25 septembre 2010. Une cinquantaine de personnes, tout au long de l’après midi, sont venues découvrir l’atelier, et participer pour une quinzaine d’entre eux à la poursuite de l’expérience, en modifiant une « carte à plusieurs » : sur un tableau blanc sur lequel le trait de côte était dessiné au feutre, des étiquettes aimantées portant le nom des quartiers (formels ou informels) étaient à disposer. Un feutre et un tampon effaceur étaient aussi à disposition pour compléter la carte. Les contributions des premiers étant parfois défaites par les suivants, chaque étape a été « immortalisée » en photo. Une image animée rend compte de l’évolution de la carte au fil de l’après-midi (cliquer sur la photo pour ouvrir l’animation).

D’autre part, une tribune a été publiée dans le Ravi du mois d’octobre 2010 (« la ville, c’est pas très loin »).

Pour conclure provisoirement, au-delà d’un rendu fixe et définitif, l’intérêt de ce travail nous semble se situer d’une part dans les rencontres occasionnées, d’autre part dans le processus lui-même. A travers les cartes mentales et les récits de territoire, nous avons voulu mettre en avant la diversité des représentations de l’espace : l’aménagement devrait prêter une attention particulière à ces dernières, non pour les instrumentaliser mais pour avoir l’espoir d’une appropriation réelle et à long terme des territoires aménagés.

Les pistes ouvertes par l’atelier « cartes mentales » sont nombreuses. Nous souhaitons garder la porte ouverte à une poursuite du processus, au sein des différentes structures de l’outil commun, sous la forme par exemple de « cabinets d’enregistrement d’espaces vécus ». Ce travail viendra également nourrir un travail de recherche en cours sur les relations entre culture et aménagement dans la métropole provençale.